Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

L’histoire se souviendra de vous

Jean-Philippe ASSOUAN

jp@assouan.net

 

A l’attention de Mme Verdier-Molinié

http://www.ifrap.org/_Agnes-Verdier-Molinie,2_.html

 

Objet : L’histoire se souviendra de vous

 

Madame Verdier-Molinié,

 

Ne faisant pas partie des cercles mediatico-intellectuels que l’on retrouve régulièrement sur les plateaux de télé, et n’étant pas adepte du tweet qui interpelle ou de la question posée au standard d’une radio, je n’ai pas trouvé d’autre moyen d’engager un débat avec vous, si ce n’est ce courrier que je vous adresse. 

Je me présente, Jean-Philippe Assouan. 

Que les bases soient posées toute de suite, je n’ai pas lu l’intégralité de votre œuvre. Mais je dois avouer que je vous lis souvent, je vous entends souvent. Pas seulement, je vous écoute, avec attention lors de vos interventions à la télévision, ainsi qu’à la radio, en particulier sur Europe 1 ces derniers jours. Et j’ai été suffisamment intéressé par vos idées, que j’ai l’impression de les connaitre très largement. 

Si je dois avouer que vos idées sont manifestement majoritaires dans l’opinion en ce moment, du moins chez celles et ceux qui regardent et écoutent les émissions où vous apparaissez, elles ont un écho étrange dans mon esprit. 

En effet Madame Verdier-Molinié, vous êtes une fervente défenseure de la réduction de la dépense publique, de la diminution des charges patronales, et même de la diminution de l’indemnisation des chômeurs, comme j’ai pu vous entendre le dire récemment sur l’antenne d’Europe 1 lors d’un débat avec M. Filoche. 

Alors je m’interroge sur le sens de votre action, dans un pays qui a mis deux siècles à conquérir des acquis sociaux, que bien d’autres pays au libéralisme décomplexé nous envient parfois. Je ne ferai pas la liste de ces acquis pour ne pas rendre ce courrier interminable. 

Mais je pense notamment à la retraite à 65 ans, puis celle à 60 ans. Oui Madame, parce que s’il est vrai qu’on vit plus longtemps, ce que vous omettez de dire c’est qu’on a énormément gagné en productivité (d’ailleurs on se demande souvent où vont tous ces gains en productivité). Alors d’un premier abord, il serait légitime que ces gains de productivité nous soient profitables et que nous gagnions en temps de repos, temps de loisir, temps familial, temps associatif, temps où chacun pourrait trouver un emploi libre et utile à la société. Car pour bon nombre d’ouvriers et pas seulement, ce n’est pas cela la réalité lorsqu’on travaille encore après 60 ans.   

Et ce que vous omettez de dire également, c’est qu’en réalité, si on vit plus longtemps, c’est aussi parce qu’on travaille moins longtemps.

Vos alliés et vous, prenez souvent l’exemple de l’Allemagne. Mais ce que vous omettez de dire c’est que sur presque tous les pays d’Europe, l’Allemagne est celui qui a la moins bonne espérance de vie en bonne santé. Et que le premier de la classe est la Suède, pays où l’on part à la retraite en moyenne à... 61 ans :-). Mais cela, je ne vous ai étrangement jamais entendu le dire.

Des solutions pour financer nos systèmes de retraites, elles existent si on accepte de penser en dehors du système actuel, et si on garde comme objectif premier, le bien être des peuples. Cela fera l’objet d’un autre courrier s’il le faut.

Comme acquis sociaux, je pense également au SMIC, à l’assurance chômage, et j’en passe. Je suis fier d’être dans un pays qui a acquis tous ces droits. Et je sais que ces droits ne peuvent être maintenus qu’au prix d’une forte solidarité nationale, par ce mot qui est devenu suspect aujourd’hui : l’impôt.

Parlons-en donc Madame, de l’impôt, votre bête noire. Trop d’impôt, trop d’impôt, je vous entends le dire toutes les fois que je vous écoute. Seulement, vous omettez de dire plusieurs choses. Tout d’abord que le taux marginal de l’impôt sur le revenu n’a fait que décroître depuis 1940. 

graph1.jpg

 

Alors oui Madame, dites-le : les plus aisés payent moins d’impôt qu’il y a 10 ans, où ils payaient déjà moins d’impôt que 10 années auparavant, où ils payaient déjà beaucoup moins d’impôt que 10 années auparavant. Lorsque les plus modestes payent toujours plus d’impôt. 

graph2.jpg

Puis parlons de la dépense publique au passage, votre deuxième bête noire. 

Pourquoi ne dites-vous pas que les dépenses de l’Etat valaient environ 16% du PIB il y a 30 ans et qu’elles valent près de 14% à ce jour. Tandis que les recettes de l’état valaient environ 16% du PIB il y a 30 ans et qu’elles valent moins de 12% à ce jour. On a dépensé trop ou on a récolté moins d’impôt ? 

Je vois déjà ceux qui me diront que l’état dépense moins à cause notamment des transferts aux collectivités et à l’Europe. Sauf que ce même état gagne proportionnellement beaucoup moins. Donc le problème reste intact. Le vrai problème n’est donc pas la dépense, mais la recette. Mais ça, je ne vous ai jamais entendu le dire. 

Probablement parce que si vous savez que l’idéal serait d'augmenter les recettes, vous savez également que dans un monde ouvert, dans une Europe où la concurrence et le dumping fiscal tirent les prestations sociales vers le bas, demander davantage d’efforts aux plus aisés, particuliers comme entreprises, reviendrait à les faire fuir vers le voisin moins gourmand en impôt. 

Alors on fait quoi, on accepte cette fatalité, on baisse nos impôts, on taxe la classe moyenne et on baisse les prestations ?

Ou alors on ambitionne de reformer le système européen avec une fiscalité cohérente liée à la citoyenneté européenne ? 

Je me demande si ceux qui vous suivent idéologiquement, savent que la France n’est pas le pays européen qui présente le plus fort taux de prélèvements obligatoires, et que les pays de l’Europe du Nord qui sont souvent cités en exemple pour leur système social, ont un taux bien aussi élevé voire davantage que le nôtre. 

Je me demande si ceux qui vous suivent savent qu’au prix de nos impôts, la France est encore un pays où la santé est un droit qui d’ailleurs manque cruellement de moyen, l’éducation également qui manque aussi de moyen,

un pays où lorsqu’on est accidenté par la vie, comme c’est le cas de près de 500 personnes chaque demi-journée, il y a heureusement quelques amortisseurs sociaux,

un pays où le premier poste de dépense de l’état est l’éducation,

ce pays où comme dans bien d'autres, les riches deviennent de plus en plus riches, et les pauvres plus nombreux. 

Et dans un tel pays qui risque de perdre tout ce qu’il a acquis en deux siècles, votre seul message audible est de prôner le « moins d’état », « moins de services publics » et donc moins d'éducation, moins de sécurité, moins de culture, moins d'aménagement durable, moins de politique de la ville, moins de services de santé et j’en passe. 

Car lorsque vous prônez à longueur de plateaux TV la réduction de la dépense publique, vous vous gardez bien de dire que cela voudra tout simplement dire moins de services de l’état, moins de droits, moins de politique d’égalité des chances. Car l'optimisation des services, nécessaire en effet, n'arrivera jamais à satisfaire vos exigences.  

L’emploi, l’emploi, l’emploi. Que l’on baisse les charges, que l’on baisse les prestations, pourvu qu’on ait un emploi. Non Madame, je ne rêve pas d’un pays où les agriculteurs gagneraient 400€ par mois. Oui je suis pour que chaque citoyen en âge de travailler ait un emploi, mais je rêve surtout d’un emploi qui ne serait pas au rabais, et un emploi qui permettrait à tous de vivre dignement. 

Tant que vous n’aurez pas compris ce rêve, vous ne comprendrez jamais ceux qui à ce jour, dans cette période de chômage intense, refusent encore un emploi et préfèrent toucher l’indemnité chômage ou même le RSA. Cette triste réalité doit nous obliger à repenser notre société.

Lorsque je lis quelques-unes de vos propositions sur le site de votre Fondation je reste perplexe :

  • Privatiser davantage de services publics : éducation, crèches, transport, santé
  • Flexibiliser la possibilité de licencier
  • Supprimer le Smic universel
  • Supprimer l’Impôt de Solidarité sur la Fortune
  • Instaurer les 3 jours de carence dans le public

Tout cela, présenté comme les solutions aux maux français qui sont selon votre fondation : le manque d’efficacité, la peur d’embaucher, l’absentéisme.

En pleine crise du libéralisme dans sa forme la plus absurde, où le meilleur est celui qui propose le moins d’impôt donc le moins de services, votre proposition pour sortir de cette mutation du monde est claire et a le mérite d’être simple : encore davantage de libéralisme. 

S’agissant de la question du coût du travail. Dans « coût du travail », il y a déjà là, le reflet d’une idéologie bien étrange où le travail n’est vu que comme un coût, qu’il faudrait réduire au maximum pour être compétitifs. 

Soit, suivons votre logique un instant : soyons moins chers que nos voisins européens. Que devront-ils faire ? Que leur conseillerons vos alliés idéologiques ?

De réduire leur coût du travail.

Ainsi, le nôtre deviendra à nouveau plus élevé. Et qu’allons-nous devoir faire ? Réduire à nouveau notre coût du travail.

Jusqu’où irons-nous Madame Verdier-Molinié ?

Et lorsque nous aurons tous réduit au maximum le coût du travail, qui paiera l’assurance maladie des français, les allocations familiales, l’assurance chômage, l’assurance vieillesse ?

 

Vous ne vous rendez pas compte que le système que vous prônez est voué à l’échec ?

 

Lorsqu’à cela, je vous entends ajouter que les chômeurs sont trop indemnisés, je comprends que vous êtes contre toute forme de solidarité nationale et pour le libéralisme dans sa forme la plus violente.

Surtout lorsque je ne vous entends pas vous insurger contre l’évasion fiscale, la fraude fiscale, bien plus destructrice pour une société, qu’un départ à la retraite à 60 ans, qu’une indemnité chômage...

 

Enfin chère Madame,

J'observe, et pas seulement moi, que l'Occident traverse une grande période de mutation, dont certains pays sont frappés plus sévèrement que d'autres. Et la France en fait partie.

Ce projet européen qui je le pense partait d'une bonne intention aux lendemains de guerres atroces, est en train de couler. Il a pris l'eau progressivement tout en faisant croire aux peuples qu'ils avaient davantage gagné que perdu. Ils ont gagné la paix des armes, mais ont perdu la guerre du bien être. 

La Grèce, l'Espagne, l'Italie, la France, tous ces pays qui ont marqué l'histoire des siècles précédents sont aujourd'hui noyés sous le flot de la mondialisation et relayés aux rangs de mauvais élèves. 

Mais au-delà des états chère Madame, il y a les peuples, les fermetures d'usines lorsque pour 10 emplois qui s’éteignent, 1 seul s'en crée. 

Voyez-vous chère Madame, pour ces millions d’européens perdus dans un monde qui les dépasse, nous avons le devoir d’apporter une solution d'espoir. 

Nous avons le devoir de leur montrer qu'une Europe bien construite est possible, une Europe où la concurrence, vraie traduction de ce que vous appelez "compétitivité" ne sera pas le maître mot et n'aura pas pour seule conséquence de baisser les salaires à 400€ par mois. Car la compétitivité hors prix existe mais vous n'en parlez jamais. 

Nous avons le devoir de montrer aux peuples qu'un monde solidaire est encore possible. Un monde plus juste, un monde de bien être, un monde centré sur les individus.

 

Je ne retrouve aucune de ces espérances dans vos propos, si ce n’est que celle de presser encore davantage le fruit que nous avons récolté après des siècles de combats. Quitte à ce qu’il ne reste plus rien et que ce fruit soit desséché à jamais...

 

Je dois vous reconnaître le talent de réussir à convaincre bon nombres de citoyens, à mon grand désolément. Alors il ne fait plus aucun doute, 

l’Histoire se souviendra de vous.

 

Respectueusement, 

Jean-Philippe Assouan

Mon courrier à Mme Verdier-Molinié en version PDF

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
jean philippe bonjour.je suis avec fierte tes publications et analyses sur des sujets importants.merci marcelin a abidjan
Répondre